La voix vraie et poétique



La méthode de travail d’Elie-Georges Berreby consiste, je le soupçonne, à construire ses sculptures et à les réduire ensuite à leur essence, nuance après nuance avec un soin scrupuleux. Son art entièrement intériorisé surgit d’une sensibilité tactile.

La méthode de travail d’autres sculpteurs de petites figures en bronze, par exemple Alberto Giacometti, était une lutte continue entre la spontanéité et l’incertitude du résultat. Selon David Sylvester, commissaire d’une rétrospective Giacometti en 1955 et de l’exposition de la Tate à Londres en 1965, Giacometti construisait ses sculptures et les gommait. Les deux sculpteurs, après une genèse prolongée et j’en suis sûr, inquiète et laborieuse ont fini par créer de petites silhouettes subtilement travaillées.

Face à ces deux artistes, la profondeur de notre réponse à leur œuvre reflète peut-être l’intensité du processus créatif par lequel ils sont passés. On raconte que lorsque Giacometti a quitté Genève en 1945, « il a pris le train de nuit pour Paris en emportant le solde de trois années de travail dans six boîtes d’allumettes ». Ces petites figures témoignent de la fidélité de Giacometti à la nature de sa perception. De la même façon, les plus petits bronzes de Berreby sont le produit d’une perception qui ne se satisfait pas tant que le sujet n’est pas réduit à son ultime essence. Les petites figures des deux sculpteurs ont ceci en commun : elles invitent l’œil du spectateur à errer autour et au-dessus d’elles, afin que chacun construise son idée personnelle de la silhouette humaine à partir de sa propre expérience, l’artiste fournissant une forme tangible. Dans les silhouettes d’Elie-Georges Berreby, la personnalité est totalement expulsée. Nous voyons une attitude ou un geste, rien qu’une présence humaine.

Dans l’art de Berreby, il y a, à la fois, dissolution et résolution du sujet-matière. Dissolution dans ses peintures et résolution dans ses sculptures. Ce sont des contraires qui fusionnent et se réconcilient chez l’artiste lui-même et sont probablement la source constamment renouvelée de sa peinture et de sa sculpture – terre, air, feu et eau – qui s’imprègnent et d’une certaine manière, donnent à ses peintures non seulement une ambiance païenne mais aussi leur unité. Ces peintures, quand on les regarde, cessent d’être un décor, même quand on les voit dans un environnement domestique. Elles deviennent, comme ses sculptures, une présence.

A la différence de Giacometti, Berreby cultive les surfaces lisses et la finesse dans ses sculptures ; et dans sa peinture, un monde expressionniste de présages. La douceur du mouvement des lignes de ses figurines de bronze est comme le battement d’un pouls. Selon la phrase sur le poète que Mallarmé s’appliquait à lui-même, Berreby serait un musicien du silence. Dans ses sculptures, il crée pour nous un espace dans lequel la naissance d’une idée peut se dévoiler.

En raison de son acharnement pour atteindre la fluidité et la perfection finale des formes (qui communiquent presque un frisson de plaisir quand on les touche), ses figurines une fois achevées semblent avoir été moulées sans effort entre ses mains. Le contraste ne peut pas être plus grand avec les productions finies de Giacometti, où chaque millimètre carré témoigne sans vergogne du travail et de la lutte investis dans leur réalisation.

Dans ses peintures, nous découvrons le monde d’Elie-Georges Berreby (est-ce le monde de son enfance ?) fait de mirages, d’élans élémentaires et de sensations exprimés sous forme de tourbillons de couleurs, qui donnent un caractère éthéré à son expérience terrestre. Ce sont des expressions d’allégresse au passage des nuages, des étoiles, des marées et des vagues de l’océan. Nous sommes confrontés à une imagerie multiforme, dérivée, au moins pour partie, de l’expressionnisme. Ainsi, les deux courants chez Elie-Georges Berreby : une économie de forme tendant vers le classicisme dans sa sculpture et une immanence de sens de type expressionniste dans sa peinture créent pour nous un art unique doté d’une voix poétique et vraie.

S. B. Dissanayake